Laurent Guyénot – Analyse critique de la vidéo Et si les récentistes avaient raison ?

Visionnez ici la vidéo Et si les récentistes avaient raison ? réalisée par le collectif Chronology 2.0

L’analyse critique de Laurent Guyénot

L’équipe Chronology 2.0 a publié tout récemment une vidéo intitulée Et si les récentistes avaient raison ?, lue par Roch Saüquere. Cette équipe de chercheurs anonymes, qui publie ses travaux dans le magazine Top Secret fondé par Roch Saüquere, réalise un travail intéressant. Leur dossier sur La Véritable date de l’ensevelissement de Pompéi et Herculanum, relayé sur E&R, est excellent, et sa conclusion est légitime, dans la mesure où elle se limite au cas particulier de Pompéi et n’est pas généralisée à toutes les cités antiques d’Italie. Le hors-série du même magazine signé par David Carrette et intitulé L’Invention du Moyen Âge. La plus grande falsification de l’histoire (hors-série n°9, 2014), est également d’une grande richesse. Les questions posées par ces chercheurs ne peuvent être ignorées, même si leurs réponses sont critiquables.

Néanmoins, la conclusion générale vers laquelle m’ont mené mes recherches diffère beaucoup de celle vers laquelle nous oriente l’équipe récentiste associée à Top Secret. Je défends dans mon livre Un millénaire de trois siècles ? la théorie de Gunnar Heinsohn, qui suggère que le premier millénaire de notre ère est une construction artificielle et doit être réduit à environ trois siècles. Selon cette théorie, la chronologie est à peu près fiable à partir du VIIIe siècle. Le Moyen Âge européen est correctement daté. Si le haut Moyen Âge reste obscur en raison de la pauvreté des sources, l’histoire du Moyen Âge classique, qui commence au XIe siècle, est assez solidement attestée par les sources contemporaines datées en Anno Domini et par l’archéologie. Mon révisionnisme chronologique est donc modéré si on le compare au récentisme de Chronology 2.0, qui se situe dans le sillage de l’école russe d’Anatoly Fomenko. On remarquera d’ailleurs que le Moyen Âge n’est pas abordé dans leur vidéo.

La vidéo en question nous conduit à nous demander si tout ce que nous croyons savoir de l’histoire avant la Renaissance n’a pas été inventé de toutes pièces à partir de la Renaissance. Indéniablement, cette vidéo est impressionnante. Et c’est là justement le problème. Comme je l’ai déjà évoqué à propos d’une autre vidéo, « une vidéo bien faite peut donner facilement l’illusion de transmettre des informations crédibles, alors que son contenu est vide ou son argumentation trompeuse ». Cela s’applique, malheureusement, à une bonne partie de cette vidéo.

Je recommande à chacun de la visionner et de se faire sa propre idée avant de lire mon analyse. L’idéal est de la regarder deux fois, car il est difficile de prendre le recul nécessaire durant le premier visionnage : comme devant un bon film de fiction, on a tendance à suspendre son jugement critique. Durant un second visionnage (éventuellement à vitesse rapide et en se contentant des sous-titres sans le son), on peut commencer à réfléchir et faire quelques vérifications sur Internet. C’est un bon exercice, et une méthode transposable à toute vidéo documentaire.

Commençons par les points positifs. Le chapitre 2, « Le temps des Romains », souligne que « la chronologie romaine est un point crucial ». Je suis entièrement d’accord sur ce point. C’est avec l’Antiquité romaine que les problèmes sont les plus apparents, et c’est pourquoi je lui ai consacré le premier chapitre de mon livre. De très nombreux indices convergent vers l’hypothèse que l’Antiquité romaine (la République et l’Empire) est, dans une large mesure, une reconstruction de la Renaissance. Pour des raisons politiques et culturelles, les humanistes ont inventé un passé prestigieux à leurs cités. L’enjeu financier n’était pas négligeable, comme le montrent les prix astronomiques qu’atteignaient les manuscrits de Tite-Live ou Tacite « découverts » à cet époque par des personnages comme Poggio Bracciolini (1380-1459), que l’on soupçonne de fraude depuis le XVIIIe siècle.

Sur le plan architectural et technologique, le béton romain, de solidité et d’étanchéité remarquables, dont est faite par exemple la coupole du Panthéon, est une réelle énigme, et un indice probant de datation erronée. Je l’ai mentionné dans mon récent article, et je cite également dans mon livre l’étrange « redécouverte » en 1414 du livre de Vitruve, l’architecte romain du premier siècle av. J.-C., qui contient justement les secrets de fabrication de ce béton encore utilisé au XVIIe siècle.

Sur ce chapitre 2 de la vidéo, je n’ai donc pas grand-chose à redire, sinon que les conclusions sont parfois exagérées en terme de datation alternative. Par exemple, la comparaison entre l’état de préservation du Pont du Gard et celui de l’aqueduc de Maintenon du XVIIe siècle doit être relativisée : le premier est bâti en grosses pierres de taille soigneusement ajustées, tandis que le second est constitué en grande partie de petites pierres non taillées. De plus, il n’a jamais été achevé, et il est difficile de faire la différence entre ce qui relève de son inachèvement et ce qui relève de son délabrement.

Le chapitre 3, « Les Calendes grecques », est également convaincant à mes yeux. La Grèce antique est tout aussi mythique que la Rome antique. La plus grande partie de la science grecque prétendument redécouverte à la Renaissance est en fait née à la Renaissance. Il y a plusieurs explications, que je développe dans mon livre, en m’appuyant sur des historiens reconnus. Pour résumer, on peut dire que le facteur primordial a été la volonté de Rome d’effacer non seulement le souvenir de sa dette envers Byzance, sans laquelle la Renaissance eût été impensable, mais le souvenir de Byzance même. Car la science grecque est venue en réalité de Byzance (je recommande à ce sujet le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Seuil, 2008).

Parmi les invraisemblances de cette science grecque, la « machine d’Anticythère » est un cas d’école, que je mentionne dans mon livre. J’ignorais que Frédéric Lequèvre avait contesté sa datation au premier siècle avant notre ère (L’Ordinateur d’Archimède, tome 2 : Anticythère ou le naufrage d’un mythe). [1]

Le chapitre 6, « Des pierres qui parlent », pose également de bonnes questions. La ressemblance entre les plus anciennes mosquées d’Istanbul, datées du XVIe siècle, et la basilique Sainte-Sophie datée du VIe siècle est une bonne raison de questionner la date admise de cette dernière. Néanmoins, compte tenu du fait que Sainte-Sophie a fait l’objet de restaurations extensives connues, et du prestige durable du style byzantin chez les Ottomans, il n’est pas nécessaire de rajeunir la fondation de Sainte-Sophie de mille ans. Je suis plutôt partisan de lui retirer 400 ou 500 ans, comme le suggère Gunnar Heinsohn.

Je crois, tout comme Chronology 2.0, que l’ancienneté du Parthénon d’Athènes est très exagérée. Elle repose sur l’idée fausse que son état de ruine est dû à l’âge, alors qu’il est dû à son explosion en 1687. Voici à quoi il ressemblait en 1674, lorsque le peintre français Jacques Carrey en fit cinquante-cinq dessins :

Néanmoins, là encore, j’estime le récentisme de Chronology 2.0 exagéré. Une origine médiévale du Parthénon serait cohérente avec la « tour franque » que Heinrich Schliemann fit démolir en 1874 pour « anachronisme ». Le Parthénon est mentionné dans des textes à partir des années 1380, lorsque le roi d’Aragon le décrit comme « le joyau le plus précieux du monde » (William Miller, The Latins in the Levant : A History of Frankish Greece (1204-1566), 1908, p. 315-327).

Le cas étrange de la Porta Nigra à Trèves m’était inconnu, et c’est pour ce type de trouvaille que j’apprécie les travaux de Chronology 2.0. Quand on lit sur Wikipédia que cette porte fortifiée monumentale a été « construite au cours de l’hiver 169-170 ap. J.-C. comme porte d’entrée nord de la ville d’Augusta Treverorum, capitale de la tribu celte des Trévires », et qu’on voit à quoi elle ressemblait en 1690, notre crédulité est mise à rude épreuve. Il est évident qu’on a affaire ici, comme dans beaucoup d’autres cas, à une fausse ruine romaine. Néanmoins, ce bâtiment est probablement d’époque romane, et non pas d’une époque plus tardive comme le voudrait le récentisme radical de Chronology 2.0 (d’ailleurs, jusqu’à l’époque moderne, aucun distinction n’était faite entre les styles « roman » et « romain »).

Ces éléments, et bien d’autres, prouvent que certaines datations admises sont erronées ou frauduleuses. Il est légitime, à partir de là, d’adopter une approche systématiquement critique des datations conventionnelles et, s’il s’avère que la masse de datations fausses atteint un point critique, de bâtir des hypothèses révisionnistes sur la chronologie. Encore faut-il le faire avec un minimum de respect des règles élémentaires de l’histoire, c’est-à-dire par l’analyse rigoureuse et systématique des données sur lesquelles se fonde toute théorie historique. Ces données sont principalement de deux types : les sources primaires et l’archéologie.

Malheureusement, ce n’est pas sur ces données que les auteurs de la vidéo ont choisi de construire la partie la plus ambitieuse de leur argumentaire, mais sur l’interprétation de quelques documents iconographiques. Cela se prête bien au support vidéo, et a l’avantage de donner l’impression d’apporter des preuves irréfutables (« Les images ne mentent pas »). Malheureusement, le choix des documents visuels et leur interprétations sont particulièrement malheureux.

Cela commence dès le premier chapitre, « Nos ancêtres les Gaulois », avec la carte d’Abraham Ortelius (1527-1598). Cette carte peut être visionnée en très haute résolution ici, où l’on apprend qu’elle fut publiée dans une édition de 1608 de l’atlas Theatrum Orbis Terrarum d’Ortelius, qui comprenait 53 cartes. Ortelius y cite 87 auteurs parmi ses sources (on peut lire sur cette carte, sous son titre Gallia, qu’elle s’inspire de Petrus Plancius [2], 1552-1622).

Il faut tout d’abord signaler qu’Ortelius a produit par ailleurs une carte « historique » de « la Gaule ancienne » (Gallia vetus), fondée sur La Guerre des Gaules de Jules César (lire ici), que voici :

La vidéo présente d’ailleurs (7:45) une autre « carte de la Gaule ancienne » (Galliae veteris typus), sans que son origine ou sa date soit précisées, pour la comparer avec la carte de 1608. Cette carte peut être visionnée sur cette page web où l’on apprend qu’il s’agit d’une carte de Jan Jansson réalisée en 1657, probablement inspirée de celle d’Ortelius.

La vidéo nous présente donc deux cartes de la même époque, en affichant -52 sous l’une et 1608 sous l’autre. Les auteurs rejettent l’hypothèse que la carte de 1608 représente la Gaule ancienne, car si c’était le cas, « elle comporterait un paradoxe inexplicable : les villes ne possèdent aucunement leur dénomination latine, comme on pourrait s’y attendre, mais curieusement leur nom actuel en français ». Paradoxe inexplicable, c’est un peu vite dit. Le mélange de français et de latin n’a rien de rare à cette époque, et d’ailleurs la légende de toutes les cartes de cette époque est en latin. Qu’il y ait des noms romains aux côtés de noms modernes peut nous paraître incongru, mais il n’y a aucune raison d’en tirer des conclusions aussi radicales que celles vers lesquelles veulent nous entraîner les auteurs de la vidéo.

Ces cartes de France du XVIIe siècle sont bien connues, et l’on n’a pas attendu Chronology 2.0 pour constater que « la Gaule » est encore, à cette époque, le nom géographique de notre pays, et que « la France » désigne une région géographique, celle qu’on nomme encore aujourd’hui l’Île-de-France. Il ne faudrait pas en déduire qu’on parle encore à cette époque des « Gaulois » : le pays est déjà habité par des François, vivant dans le « Royaume de France » (bien que les gens s’identifient surtout par leur région). Voici ici une carte du XVIe siècle, donc antérieure à celle de 1608, qui contient à la fois le titre Gallia et « Le Royaume de France » :

Le terme Gallia tombera en désuétude sous le règne de Louis XIV (1643-1715), sous lequel la langue française acquiert un statut officiel. On peut ainsi consulter ici une carte de Jean-Baptiste Nolin (1657-1708) intitulée Le Royaume de France avec ses acquisitions divisée en gouvernements de provinces . Voilà qui suffit, je pense, pour démontrer l’imprudence des révélations théâtrales de ce premier chapitre.

C’est d’autant plus dommage que l’étude des cartes anciennes est pleine d’enseignement, pourvu qu’on s’en tienne au rationnel. Il est vrai que « jusqu’au début du XVIIe siècle, le territoire nommé France n’avait probablement rien à voir avec une immense nation ». Mais la vérité que contient cette phrase est très loin de ce qui est ici impliqué. Ce qui est exact, c’est que notre conception populaire de la « nation » française est née de la Révolution. Il y a matière à remettre certaines pendules à l’heure, et les bons historiens s’appliquent à pourchasser les anachronismes. Mais il n’y a guère de sens à prétendre que l’histoire de France commence au XVIe siècle.

Le chapitre 6, « Des pierres qui parlent », contient un second exemple d’exploitation abusive de cartes anciennes. Il s’agit ici du « plus ancien plan de Paris » réalisé par Sebastian Munster en 1549 (1:43:20). L’image détaillée peut être vue ici. La ville représentée n’est pas désignée simplement comme Lutèce comme il est dit, mais comme Lutetia Parisiorum urbs, toto orbe celeberrima notissimaque, caput regni Franciae (« Lutèce, ville des Parisiens, la plus célèbre du monde entier, capitale du royaume de France »). Sa représentation schématique de Notre-Dame désignée comme Summum Templum est certes curieuse. Mais elle est compréhensible si l’on sait que Munster est un Allemand qui n’a jamais mis les pieds à Paris, et de surcroît un protestant qui peut avoir ses raisons de désigner Notre-Dame comme un « temple ». De plus, son plan est la reproduction d’un plan originel aujourd’hui disparu (lu ici), dont on possède une autre reproduction faite en France (à voir ici), où Notre-Dame est bien nommée. Enfin, sur ce plan de 1530, donc antérieur à celui de Munster, Notre-Dame est reconnaissable. On la reconnaît encore mieux sur ce plan dit de Truschet et Hoyau de 1550, ici en haute résolution, dont voici un détail :

Il existe plusieurs plans de Paris du XVIe siècle représentant et nommant clairement Notre-Dame (voir ici). Et même si ce n’était pas le cas, est-il raisonnable de tirer des conclusions aussi radicales à partir d’un unique plan qui n’a visiblement pas vocation à être réaliste ?

Notons en passant que, si Notre-Dame de Paris fut bien conçue en 1160, comme il est dit dans la vidéo, elle ne fut achevée qu’au milieu du XIVe siècle. Elle a bénéficié entre 1844 et 1864 d’une importante restauration très controversée sous la direction de Viollet-le-Duc, qui lui ajoute une flèche et consolide sa structure par des éléments métalliques : cela mérite d’être signalé car ces éléments servent parfois d’arguments à des récentistes brouillons.

Le troisième exemple d’exploitation déraisonnable d’images des XVIe et XVIIe siècles se trouve dans le chapitre 4, « Égypte… éternelle ? ». Avant de l’aborder, je tiens à souligner que je suis bien convaincu que l’Égypte est encore pleine de mystère, et qu’en outre, l’égyptologie est le domaine de toutes les falsifications. Les incohérences de notre vision scolaire de l’Égypte ancienne sont si grandes et nombreuses que je ne pourrais pas rejeter a priori la théorie de Chronology 2.0 selon laquelle la dernière des pyramides de Gizeh « pourrait ne dater que des alentours de 1650 ». Néanmoins, ça me paraît très peu probable, et je pense que les arguments sont très en-dessous des attentes pour une théorie aussi fantastique.

Tout n’est pas à rejeter dans ce chapitre, loin de là. Bien que je n’ai pas les compétences pour la juger, je considère la thèse de Joseph Davidovits comme sérieuse et vraisemblable, voire même prouvée (voir cette vidéo de 5 minutes pour une première approche). Mais Davidovits n’est nullement récentiste, et pour cause : le béton géopolymère (pierres reconstituées) était tout à fait dans les capacités d’Égyptiens ne disposant que de matériel rudimentaire.

Passons à l’argument iconographique sur lequel s’appuie la théorie : « Il n’existe aucune représentation réaliste de la grande pyramide de Gizeh ou du Sphinx avant le milieu du XVIIe siècle ». Les représentations antérieures seraient toutes fautives. Admettons. Est-il logique d’en déduire que les pyramides n’existaient pas encore ? Mais alors, il faudrait expliquer ces représentations non fidèles à la réalité. Doit-on croire que le projet des pyramides existait déjà quelques siècles avant leur réalisation, mais que leur forme exacte n’avait pas encore été décidée ? Ou bien qu’il existaient des pyramides de forme différente, qui furent ensuite détruites et reconstruites correctement ? Inutile d’insister sur les failles du raisonnement. La vérité est plus simple : avant le XVIIe siècle, les Européens ayant vu les pyramides de leurs yeux étaient très rares. Quant aux Égyptiens vivant sous le joug ottoman, ils n’auraient pu publier de gravures des pyramides, pour une raison bien simple, bien que peu connue : l’impression de livres était interdite dans l’empire ottoman depuis 1485, et l’interdit n’a été levée qu’à la fin du XVIIe siècle. D’une manière générale, presque tout ce qui concerne l’Afrique était, jusqu’au XVIIe siècle, représenté de manière peu réaliste. Voici par exemple un éléphant du XVe siècle :

Passons sur l’argument de la dédicace inscrite sur la cathédrale de Rodez de 1550 (1:04:05), qui est vraiment très léger, et venons-en au clou du spectacle : l’estampe de 1608 du plateau de Gizeh (1:27:20), visible ici.

Si nos chercheurs de Chronology 2.0 s’étaient renseignés sur l’auteur de cette estampe, ils n’auraient pas pu croire qu’il dessinait ce qu’il voyait de ces propres yeux. L’estampe est due à Antonio Tempesta (1555-1630) et s’inscrit dans une série consacrée aux « Sept merveilles du monde ». Antonio Tempesta n’a jamais mis les pieds en Égypte. Il n’était pas non plus particulièrement savant, et son estampe prouve simplement qu’il ignorait que les anciens Égyptiens n’avaient ni chevaux, ni chameaux, ni roues, ni turbans. Notons d’ailleurs qu’on voit sur son estampe des Égyptiens taillant et sciant des pierres et non moulant des pierres, ce qui est contradictoire avec l’hypothèse de Davidovits évoquée précédemment. On remarque aussi que les pyramides à l’arrière-plan à gauche ont des proportions peu conformes à la réalité, ce qui est un indice supplémentaire que l’artiste se fonde sur des représentations fautives antérieures.

Les auteurs de la vidéo font grand cas du fait que Tito Livio Burattini se trouvait en Égypte à l’époque de la première représentation conforme de la grande pyramide de Gizeh (1:19:50). Qu’y a-t-il de suspect en cela ? Ce qui serait suspect serait qu’on ait pu réaliser cette représentation fidèle sans jamais mettre les pieds en Égypte.
Plus intéressantes sont les interrogations relatives à la science des Égyptiens. Jusqu’où allaient leurs connaissances mathématiques et astrologiques ? Je crois volontiers qu’elles éraient très développées. Mais je ne suis pas très impressionné par l’angle de 45 degrés de la ligne reliant la Grande Pyramide à l’obélisque d’Héliopolis. Premièrement, je suppose qu’en traçant une ligne à 45 degré à partir de la pyramide, il n’est pas improbable de tomber, à un point ou un autre, sur un autre monument égyptien. Je me méfie d’ailleurs de la précision des calculs de ce genre : est-on dans l’exactitude ou l’à-peu-près ? Tombe-t-on pile sur la pointe de l’obélisque, où dans les environs ? Je demande à voir des mesures précises. Enfin, en admettant qu’on soit vraiment dans une coïncidence improbable, et donc qu’on ait affaire à une preuve de la science des Égyptiens, je ne crois pas que cela prouve nécessairement qu’ils possédaient le graphomètre inventé au XVIIe siècle. Il me semble qu’avec des mesures astrologiques précises, que les Égyptiens pratiquaient certainement, une telle prouesse serait possible.

Concernant la parenté entre la coudée royale égyptienne et le mètre, je n’ai pas la solution de l’énigme, en admettant qu’il y en ait vraiment une (là encore, je demande à voir). Au XVIIIe siècle, Talleyrand définit le mètre comme la 10 000 000e partie d’une moitié de méridien terrestre. C’est donc une unité calculée initialement à partir de la circonférence de la Terre. Les Égyptiens étaient-ils parvenus à calculer cette longueur, où d’autres dimensions corrélées d’où ils auraient tiré leur coudée royale ? Cela ne me paraît pas impossible. C’est en tout cas l’hypothèse préférées par certains (voir ici par exemple). Si mystère il y a, il n’appelle pas nécessairement que les bâtisseurs de pyramides vivaient après la Renaissance.

Outre les Pyramides, les auteurs de la vidéo nous invitent à remettre en question la date d’autres monuments. « Devant ces vestiges si bien conservés, souvent encore éclatants de couleurs, ne devrait-on pas douter de leur ancienneté ? » (53:45) Il faut relativiser : l’état présentable des monuments égyptiens (comme de bien d’autres vestiges en Mésopotamie ou Amérique latine) est le résultat de reconstructions parfois très ambitieuses. À titre d’exemple, voici à quoi ressemblait encore le temple de la reine Hatchepsout à Louxor au début du XXe siècle (pris ici) :

Et le voici aujourd’hui :

La question de l’authenticité de tels monuments se pose. Elle se pose aussi à propos des momies. De la nicotine découverte en 1976 dans la momie de Ramsès II doit conduire à envisager l’hypothèse que la momie est un faux, avant de supposer que Ramsès fumait du tabac importé d’Amérique du Sud. Qu’il existe de fausses momies égyptiennes n’est plus à démontrer. Je conseille vivement l’excellente vidéo de l’équipe de Fomenko intitulée « Trois grands faux », à visionner ici. La « découverte » rocambolesque du tombeau et du trésor de Toutankhamon (à 26:02) est une des histoires de fraude archéologique les plus fascinantes que je connaisse. Si Chronology 2.0 avait évoqué cette histoire, cela aurait naturellement orienté le spectateur vers l’hypothèse raisonnable que la momie de Ramsès II et celles d’autres pharaons cocaïnomanes sont des faux, et non qu’ils sont morts après 1492.

Je termine cette analyse critique avec l’Atlantide, qui fait l’objet du chapitre 5. Il aurait été utile de citer le texte de Platon (à lire ici), qui constitue le point de départ obligé. On verrait alors que la description de Platon n’a aucune ressemblance avec Tenochtitlan tel qu’il apparaît sur le plan publié en 1524 par Herman Cortès. On nous demande : « La similitude n’est-elle pas stupéfiante ? » (1:32:53). Elle le serait si l’image moderne d’Atlantide présentée à l’écran – sortie d’on ne sait où – avait le moindre rapport avec la description de Platon. Elle n’en a aucun. D’ailleurs, Platon parle d’un très grand pays, dont les habitants étaient maîtres de la Libye et de l’Europe. Il existe un grand nombre de théories sur l’Atlantide, et celle de Chronology 2.0 est la moins convaincante que je connaisse. En quoi les vestiges du Templo Major de Mexico « pourrait faire office de preuve » de la théorie ? Je ne vois pas l’ombre d’un début de preuve de quoi que ce soit.

Une fois que l’on a pris conscience de la fragilité – et c’est un euphémisme – d’une bonne moitié des arguments déployés dans cette vidéo, la thèse d’un complot orwellien donnée en conclusion perd toute sa force. Il y a certainement eu, à des époques variées, des entreprises de fabrication de l’histoire à des fins de propagande. Selon moi, la grande manipulation initiale qui a faussé notre chronologie a été le fait de la papauté, entre le XIe et le XIIIe siècle : c’est la marque de fabrique de la Réforme grégorienne, qui était un projet de domination mondiale d’inspiration biblique. Puis vinrent les humanistes et leurs cités italiennes rivalisant d’ancienneté. Des intérêts et des facteurs très divers se sont combinés dans la production d’une fausse chronologie.

D’autres facteurs se sont ensuite accumulés. L’intérêt des « antiquaires » du XVIIe siècle, puis des archéologues et collectionneurs, a généré un peu partout une production artisanale de faux de toutes sortes. Dans le domaine numismatique, que n’évoque pas la vidéo, je suis prêt à croire que plus des trois quarts des pièces sont des faux : l’offre s’adapte à la demande, tout simplement.

Comme je crois l’avoir montré, les auteurs de la vidéo bâtissent des raisonnements abracadabrants sur des cartes ou des estampes bien connues des spécialistes, dont ils ignorent ou faussent le contexte. Je reconnais à l’équipe de Chronology le mérite de certaines trouvailles, et je continuerai de suivre leurs travaux avec intérêt. Mais l’immaturité dont ils ont fait preuve ici est confondante. J’espère qu’ils feront bon usage de mes critiques, et je les encourage à renoncer à l’esbroufe pour produire un travail plus rigoureux susceptible de tenir la route. Peut-être est-il temps pour eux d’admettre l’échec de leur hypothèse historicide et de revenir à une hypothèse plus raisonnable, qui prenne en compte la réalité incontestable du Moyen Âge, dont ils n’ont soufflé mot dans cette vidéo. Ils pourront ainsi peut-être réussir à intéresser quelques historiens. Car les historiens de métier ne sont pas des charlatans, et leur travail mérite le respect, tout comme celui des archéologues. Il faut étudier et s’appuyer sur les apports révisionnistes des meilleurs d’entre eux, qui ne manquent pas. C’est tout l’intérêt de l’approche hautement érudite de Gunnar Heinsohn (et d’une manière générale de l’école allemande). Pour citer ici un exemple que je n’ai pas mentionné dans mon livre, Bruno Dumézil contribue à une sérieuse remise en question de notre image de l’Antiquité et de l’Antiquité tardive : lire son article en ligne paru dans la revue Histoire et intitulé « Les Francs ont-ils existé ? ».

Laurent Guyénot

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