NOTRE-DAME MASQUÉE

Un jour que mon neveu me montrait son dessin, Notre-Dame à midi, je me mis à songer : mes yeux n’y voyaient plus que la façade à plat… mutilée de toutes ses ombres : nef, transept, abside, la carcasse arc-boutée, cette chair ajourée dont l’enfant n’avait su quoi faire dans son espace, tout cela s’effondrait sous mes yeux. Mais dire que les enfants n’ont pas le compas dans l’œil, et peignent sans perspective, comme les primitifs, c’est vite dit…

Cette façade est bien toute Notre-Dame pour l’enfant, qui ne voit pas de ruines dans ses formes… Il est bien clair qu’il dessine ainsi l’église parce qu’il n’en perçoit que la façade, et qu’il n’en perçoit la façade que parce qu’il ne veut percevoir que des visages, là où nous ne voulons plus percevoir que des masques, faits comme nous sommes aux plis de Cour, l’œil prêt à fondre sur les perspectives, à flâner sous les coutures… Nous nous sommes tant accoutumés à nos fards, à voir sur nos peaux des facettes, des ombres, à les épier sur l’autre, que nous voulons en repeindre toute façade, et nos yeux peignent tout en fresque, ombre sur ombre, comme dans le conte d’Andersen : d’où cette manie des guides, audio-guide, ordi-guide… Ces fâcheuses jumelles tracent la ligne de fuite de toutes nos églises… Que croyons-nous « pénétrer » avec des ombres ? Mon âme effarouche Notre-Dame, comme le curieux fait fuir les colombes… Et, quand je passe le seuil, je vois bien que mes yeux ne retournent pas l’église, comme la main le gant, et que son visage ne voilait rien d’ « intérieur », comme l’endroit cacherait l’envers, ce que Levinas a bien médité… L’enfant, lui, ne veut jamais la voir qu’en face, les touristes l’ennuient, et il ne cherche même pas à y rentrer. S’en trouve-t-il moins sage ? Mon neveu, touché par Notre Dame, ne croit pas à son « bobo » et me dit qu’« elle est vierge ».

A l’époque où je vivais et marchais dans Paris, j’ai appris à percevoir Notre-Dame : comme tous les étourdis, j’ai laissé vagabonder mes yeux sous ses moindres coutures. Je la devinais de loin faire sa toilette, en arrivant depuis le pont d’Austerlitz, en marchant au soleil levant, plongeant ses pattes arc-boutées, creusant sa nef sous l’eau… Puis, en longeant les quais, je la voyais se relever peu à peu, glisser sous sa robe bleue crue, patiemment… je l’ai sentie fuir sous mes regards…

Plus tard, en retrouvant un jouet dans un coin de carton, j’ai senti qu’il n’y avait qu’un visage pour faire sourire tous les profils du monde, tel que nous le sentons, et que tous ses « vrais » aspects remontaient bien à cette source. Quand j’étais gamin, dans notre petit appartement, j’avais une maisonnette, immense au regard de mes mains, et dont il fallait monter les pièces en bois. Ma mère m’aidait toujours à la bâtir avec moi ; je n’ai jamais été si simple qu’en ce temps où je voyais ses doigts sourire avec mes doigts. Je me disais alors que nous pourrions y vivre heureux, elle et moi, bien au chaud, pour passer l’hiver, et qu’elle n’y pleurerait plus. Et maintenant, quand je revois la façade de l’izba, avec ses fenêtres rouges et sa cheminée, mon œil n’y peint pas tant son portrait, mais je sens ses traits transparaître de ma chair, ou pour mieux dire, c’est son visage qui me dit ce que je dois voir. Quel autre souvenir cherchons-nous des défunts ? Qui veut mille fois mille photos ? Pour mille-feuilleter mille fois mille albums ? L’amant sait le visage aimé mieux que toute image. Il brûle les idoles. Si l’amour est sage, c’est bien là qu’il le montre. Les amants de Rousseau ne sont pas si mièvres que l’on croit. Ce que je lis chez Julie, c’est cette soif et cette foi dans l’eau vive d’un visage…

Alors j’ai revu le dessin de Notre-Dame, et j’ai senti tout d’un coup que cette face me souriait : le portail bâillait, et sa rosace me clignait doucement de l’œil, comme au sortir d’un long somme. Je ne me voyais plus la regarder, c’était elle qui m’envisageait, et qui me faisait voir un ciel à neuf, comme si tout ce que j’avais appris de la cathédrale, la chair de mes ombres, avait sombré sous terre…

En m’arrêtant à Milan, il y a quelques années, j’ai vu la face masquée de la cathédrale : une gigantesque pub pour une montre de luxe masquait ses travaux comme il faut, comme on maquille les filles comme il faut, dans les familles de luxe… Ce jour-là, quelque chose dans un coin de mon cœur a senti que ce « monde » finirait par nous ôter nos visages… Et j’ai revu soudain la façade nue du château de Bendern, une ruine de ma ville natale… Je l’aimais, justement parce qu’il n’avait plus que son visage debout… Il ne m’en fallait pas plus pour y peupler sa nuit de mes génies…

Pierre Lesergent, professeur de philosophie

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