LE RETOUR DU MASQUE

Quand j’étais petit, nous avions Le retour du Jedi en cassette vidéo, et j’aimais beaucoup voir ce film, mais comme j’étais idiot, je disais à mon frère « Passe-moi le retour du jeudi ! Je veux le revoir !… » Et, ça ne ratait pas, ses vannes me douchaient à verse « T’inquiète pas, tu vas le revoir ; toutes les semaines, il revient, et il y a le retour du samedi, aussi ! Moi, ça me dit bien ! Et toi, ça te dit ? » Au début, comme j’étais bêta, je ne comprenais pas trop ces calembours, mais un jour, j’ai entendu quelqu’un dire : « Ouah ! Regarde sa dégaine de djédaï ! » Alors j’ai compris qu’il fallait dire djédaï, et du même coup j’ai saisi qu’écrire un mot, ça pouvait aussi le masquer, et qu’il fallait souvent
mieux se dire les choses en face, que de les griffonner ou de les taper derrière un écran.

Ce qui m’a le plus touché, dans ce film, ce sont les premières paroles qui viennent à l’esprit de Dark Vador, après avoir retrouvé son fils : « Enlève-moi ce masque… » J’ai compris à ce moment que c’était son machin qui le faisait vivre, que ce n’était pas une simple coquetterie pour cacher son corps mutilé, ni un costume pour épouvanter les esprits crédules… Il y a de ça certes… D’abord, le signe de sa honte et de sa pudeur, la marque de son châtiment – la damnation de Faust – Puis, un signe de terreur, et un instrument politique dans la main de son maître, de son « empereur ». Pour revenir à nos mousquetaires disons que ce machin noir, c’est à la fois la fleur de lys de Milady, et la robe rouge du cardinal : puisqu’il a eu peur de perdre sa vie, celle de sa femme et de ses enfants, le voilà
condamné à faire peur aux autres, pour le reste de ses jours…

Mais ce masque, je crois que c’est avant tout « ce qui le maintient en vie », ou, pour mieux dire, ce dont il vit, au sens fort et profond du terme, comme on dit d’un homme de l’art que « son métier, c’est sa vie ». Et son fils sait très bien qu’en lui ôtant, c’est aussi son souffle qu’il lui prendra. Ce qui doit nous y faire méditer deux fois : 1° Chaque garçon doit affronter son père pour devenir un homme : je dois m’arracher ce faux-nez, ce souffle postiche dont il croyait vivre, et qui ne lui était pas moins étranger qu’à moi, ce que Freud entendait avec son meurtre symbolique, ce que Bloy dit dans Marchenoir 2° A présent, chacun de nous tire la grimace qu’il s’est taillée sur mesure, à tel point qu’il ne souffre même plus de la promener à tout vent : ça fait grimace sur grimace sur gris masque…

Car ce que j’avais compris, gamin, c’est que Dark Vador n’en voulait plus, de cette vie du machin, que sa vie avait pu être autre chose que cet écran noir, et qu’en le dépossédant de son souffle, c’était la voie même du recueillement, de la prière, que son masque condamnait.

Alain et Simone Weil (qui passeront difficilement pour des fanatiques) ont écrit de très belles pages sur la prière… Cela fait plus de deux siècles que la science – qui ne dessert pas toujours la foi – reconnaît dans la respiration l’acte par lequel mon sang puise l’élément dont mes cellules vivent. A l’époque de Descartes, où le cœur n’avait qu’un mystérieux rôle de pompe, le souffle pouvait à la rigueur passer pour accessoire, et la prière pour un théorème de maths, un dialogue en apnée entre ma « tête » et « celle » de l’Être éternel. Mais l’Orient, plus sage, devrait nous avoir appris à en rire : qu’est-ce qu’une prière sans souffle ? Sans la pulsation de toute ma chair ?

Ce que je vois dans ce masque noir, que nous acceptons par peur, c’est un refus net de la prière ce dernier recours de l’âme. Voilà le plus grand châtiment de Dark Vador, qui est aujourd’hui celui de chacun de nous : se voiler d’un même élan la face et le souffle… Pourquoi ? Pour ne plus avoir ni à lever l’une vers le ciel, ni à tendre l’autre vers la prière… Se couper soi-même le souffle, ne plus pouvoir prier. C’est cela même que César impose à l’ « Église » aujourd’hui, c’est à ça qu’elle se soumet et laisse se soumettre ses humbles… Et c’est ça que nous proposons à nos enfants comme « modèle » et comme « civilisation ». Lorsque Léviathan demandera à nos grenouilles de déculotter le petit Jésus et de lui coller son slip sur la face, il faudra peut-être autre chose que la terreur pour se sauver très vite d’ici. Je plains sincèrement les pauvres cœurs qui devront entendre le sermon ce jour-là : « Cachez cette Face que je ne saurais voir… ». Voltaire n’eût pas rêvé mieux…

A chaque chose malheur est bon. Au moins ce porc de masque m’aura appris quelque chose d’autre… S’il y a autre chose que tout ça, quelque chose de plus fort que tout ça, ce n’est pas dans un temple que je le trouverai, mais là-haut, d’où j’entends pépier l’oisillon dans ses nues bleues…

Pierre Lesergent, professeur de philosophie

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