NE PAS LAVER SON MASQUE A PLUS DE 451° FAHRENHEIT

« Au nom de la planète, cache ta gueule que je ne saurais voir… » Cette flétrissure enfleurée d’humbles pensées… Va falloir y croire, mes brebis ! C’est le nouveau « monde », taratata…

Mais ne nous indignons pas trop pour rien… Il y a ces mots qu’on prête à Talleyrand : « Tout ce qui est excessif est insignifiant » Ma maman me disait encore plus simplement : « Ne leur fais pas trop d’honneur, aux vilains ». Nous voilà dans le premier « monde » qui, sans vergogne, se croit autorisé à nous pondre un catéchisme pour ganaches…

L’autre jour dans mon train, je venais de finir mon orange, j’étais bien, j’étais chouette, comme chez Lorette, je ne pensais plus à rien, peinard, lorsqu’un contrôleur débouche dans mon wagon désert : « Attention, vous allez vous faire gronder ; le port du m… » Le disque s’est remis à crachoter. J’avais juste oublié que j’étais un esclave : j’étais nu-face…

Mais le diktaphone, il pouvait plus s’arrêter, il tournait toujours, plus fort, plus vite: «… Vous voyez, maintenant, nous avons mis des petites affiches pour interdire de manger ou de boire dans le wagon, parce qu’on a remarqué que cela incitait les usagers à montrer leurs visages, à croire que l’air est gratuit… » Alors, soudain, du fond de mes tripes, quelque chose de plus fort que tout a souri, juste souri. Et je me suis souvenu d’un mot populaire que m’avait dit un jour un ami, au Caire. Quand le spectacle de leurs misères les accable, les Égyptiens ont une formule : Dieu est plus grand que tout ça… à chaque fois qu’ils se sentent découragés par quoi que ce soit, ils répètent ces mots. Mon ami a bien insisté sur la forme de l’adjectif : l’arabe use d’un comparatif, non d’un superlatif…

Je n’ai jamais lu une ligne du Coran, je n’ai jamais fait mon catéchisme non plus, mais voilà comment j’ai « compris » ces mots : pour mes salades, Dieu n’a pas besoin d’être « le plus grand », le plus fort, le tout-puissant, l’Omnibus de notre théologie lourdingue… Dieu est juste plus grand, plus fort juste ce qu’il faut… Plus fort que quoi ? Juste plus fort que tout ce que je perçois de mal maintenant, de mon petit point de vue… Je lis dans ces mots l’intuition la plus juste de la sagesse populaire : s’il y a quelque chose au-delà de ce monde que je vis maintenant, quelqu’un d’autre qui donne sens à ma perception, eh bien cet être n’a pas besoin de m’apparaître tout-puissant pour me faire espérer, pour dissoudre la part des maux que je vois. Car cette misère qui m’affecte n’est peut- être rien au regard du mal qui m’échappe ailleurs… à commencer par ma propre misère, la plus trouble. Alors qui suis-je pour juger qu’il n’y a pas plus grand malheur que ce que je vis là, et qu’il ne faudrait pas moins qu’un Dieu tonitruant, le Dieu le plus fort pour remettre le monde en ordre ?

Méfions-nous des grands prêcheurs qui nous en donnent du superlatif, de l’Omniscient, de l’Omnipotent, de l’Omnibus… Méfions-nous de ceux qui nous peignent un grand Géomètre calculant le « meilleur des mondes possibles », sur mesure… Méfions-nous enfin de ceux qui invoquent le Tout-puissant pour s’occuper de leurs petites misères, de tous ces va-t-en-guerre qui vous dézinguent les mouches au bazooka, et qui font faire ce sale travail aux autres…

Je préfère de loin ces mots de l’Égyptien, qui nous font croire que s’il y a quelque chose d’autre, il n’a pas besoin de toute son artillerie pour que je puisse l’aimer… Il ne va pas me dérouiller de sa « toute-puissance » comme un père aviné… Il lui suffit de quelques coups de taloches sur ma nuque, de temps en temps, comme un bon papa, à chaque fois que je me plains de ma misère : Là… entends-tu ce pinson ? Je suis plus grand que la petite misère que tu t’es faite à ton image. Tout ce que tu vois, ce n’est pas très grave au regard de tout le mal que je peux voir, et puis il y a aussi quelque chose de beau que tu n’entends pas… Au Caire ils disent encore : Maalesh. C’est pas grave…

Alors que dire de la « civilisation » qui invente un permis du visage à points ? Monter sur ses grands chevaux, dire qu’elle « doit » périr, c’est un peu lourd… N’est-ce pas ? Qui ne sent qu’elle est déjà crevée… la charogne… et qu’il suffit d’attendre…

Voilà le conseil que je donne à tous : Faites comme moi dans le train, mangez une orange et oubliez, ne pensez plus à rien… Répétez cent fois l’exercice, yeux ouverts, yeux fermés, en tailleur, en retoucheur… Puis laissez parler ce quelque chose de plus fort en vous, il lavera tous ces masques juste ce qu’il faut… Laissez-le monter jusqu’à 451°… Il n’ira pas au-delà…

Pierre Lesergent, professeur de philosophie

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