LES BRIGADES DU MASQUE

L’autre jour mon papa s’est fait reprendre par la patrouille. Tandis qu’il flânait dans la rue, perdant son tournesol comme le berger son étoile, des sergents de ville, laissant leurs vélos, leurs chevaux, l’ont interpellé de grand cœur : Le masque, monsieur le mâ…sque ! Et baissez les yeux…

Cette farce qui n’est pas du meilleur goût pour un monsieur de son âge, m’y fait méditer à deux fois sur cette épidémie de rhinocéragite qui nous « vient » aujourd’hui :

1° Ne fétichisons pas trop la « violence » de nos sergents de ville, qui s’apparentent plus à des agents de moutonnement, bêlant les bergeries médiatiques, qu’à des faisceaux d’orage et d’acier. A vrai dire, ils n’ont plus grand chose à faire aujourd’hui, tant nous sommes devenus nos propres flics, tant nous y « jouons », du prof au passant. Le nom de mon père, cette étoile de shérif, je la porte moi-même très mal, et mes élèves en savent quelque chose… Sartre a écrit malgré tout quelques pages utiles sur le garçon de café, la mauvaise foi. Pour sortir de ce puits sans fond, le secret, c’est de sortir de soi… Cesser de se triturer l’ego, laisser tourner son moteur à vide, et l’écouter ronronner : alors mon propre ridicule me pète à la figure. Simone Weil disait aussi bien qu’il n’y a peut-être rien de plus formateur que « la contemplation de sa propre bêtise ». Mais pour cela, il faut se confronter à un exercice difficile, quel qu’il soit – la géométrie peut très bien faire l’affaire. Si ce flic qui a tracassé mon père avait pu se voir lui-même sur scène, jouant son mauvais rôle, nul doute qu’il eût baissé les yeux… Car c’était à lui de le faire. Si « être soi » a un sens, cela ne vient jamais par auto-scrutation, ou autres méthodes psychologiques bidon de retour à soi : et si j’avais fait ceci, et si j’avais fait cela… Qui ne sait où tout cela mène… Laisse l’ego prendre le large, et dériver où bon lui semble.

2° Il faut bien voir son enfer en face, et l’aérer de temps en temps… et surtout ne rien attendre de nos immondices, car elles ne sont pas là pour nous aider. Quand « on » vous cause ainsi à longueur de temps comme si cela allait de soi : « Voyez notre culotte 100% éco-responsable » ou encore « j’ai plus mon appli 50% distanciel », ne cherchez pas midi à quatorze heures sur la cause de nos maux. La langue des masques est la seule que tout le monde civilisé veut parler aujourd’hui, alors que personne ne peut ni l’entendre ni la souffrir ! La langue des oiseaux est la seule que le monde entier entend, alors que personne ne peut la parler… Allez comprendre. Nous nous sommes tous édifiés une tour intérieure, fortifiée, babillarde, pour nous y claquemurer, une tour qui cause et qui cause, à n’en plus finir, à nous tuer comme la concierge Cibot dans Le cousin Pons… Et nous nous étonnons d’être malheureux au bout du compte… Et pourtant, ce n’est pas faute aux anges de nous tracer une voie, et de nous envoyer leurs petites brigades volantes, pour nous rappeler à l’ordre.

Maintenant que nous sommes sans racines, sans terre, sans chevaux, tout ce qui nous rattache encore à ce que les Grecs appelaient le « cosmos », l’ordre, ce sont ces grands voyageurs. Notez qu’ils pourraient très bien ne pas se soucier de nous et nous laisser fondre dans notre bitume… Eh bien ces petits héros migrateurs, nous ne faisons jamais vraiment attention à leurs chants ! Ils nous passent littéralement au-dessus de la tête, et ne meublent que le décor de notre âme, tandis que le babil occupe toute la scène. Quelle pitié, quand on y pense… Le défi consiste à inverser ce rapport, que le premier plan passe à l’arrière, et l’arrière à l’avant : laisser jazzer son babil, comme le moteur de cette quatre-chevaux, et suivre celui des pies… Elles jacassent toujours mieux que nos foutaises. Bien sûr, cet exercice est difficile, leur cri-cri ne tient pas longtemps sur scène, le bla-bla revient au galop, et les chasse à cent chevaux. Mais c’est pas grave, il faut laisser faire, ne rien juger, ça arrive, c’est comme ça, c’est déjà passé, mon bla-bla de deux cent chevaux, c’est un centaure d’ordures, un monstre, mais ça fait partie du décor, c’est naturel, comme les pies, les moineaux, les chardonnerets… Ce monstre que l’homme a nourri du fond de soi, il faut juste le tenir en laisse, le mettre en veilleuse.

Il y a du bon dans ce degré de dinguerie que nous vivons : Sainte-Nitouche a tant enflé, les lèche-vitraux l’ont si bien nimbée que je ne l’entends même plus ! Je ne l’entends même plus, tant elle bouche le champ de nos âmes… Il n’est pas difficile au merle d’y frayer sa voix. Et quel salut de sentir sa tour de babil crouler sous les trilles des fauvettes… Oui quel salut au fond. Si vous n’avez pas la fibre fakir, vraiment, n’en cherchez pas d’autres… Je ne dis pas que j’y arrive tous les jours. Le plus simple est toujours le plus difficile… Lève les yeux, laisse passer les brigades des anges.

Pierre Lesergent, professeur de philosophie

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