LA LANGUE DES MASQUES

Il y a quelque chose de sérieux, sur lequel les philosophes ne se sont à ma connaissance jamais penchés : je veux parler des chants d’oiseaux. Ce n’est pas rien de méditer ce point : ils ne nous dérangent jamais ! Qui a déjà rencontré un seul être au monde qui s’en soit plaint ? Il n’est pas une langue qui ne puisse déplaire, alors même que nous pouvons toutes les apprendre, et j’en connais même que l’italien fâche… Mais personne ne se plaint de voir s’interrompre le cours de ses « pensées » par quelque ramage, jusqu’aux pies et corbeaux dont se plaignent les pendus de Villon… Mais eux sont morts et ne causent que dans la bouche des vivants, comme le rappelle un des propos les plus profonds d’Alain, et ce que j’entends ici par « pensées », ce ne sont justement ni les vers du poète, cette langue morte qui ne nous parle guère plus que les vers des pendus, ni les chaînes du géomètre, mais bien ce bavardage intérieur et poisseux qui nous tient lieu de « vie ».

Si j’entends deux étrangers causer entre eux dans le train, leurs paroles m’apparaissent plus fortes qu’elles ne le feraient, si je maîtrisais leur langue. Bergson décrit assez bien les causes de cette illusion : de tout ce que j’ouïs, rien ne fait écho dans ces catacombes de plis, de replis, de circuits que ma langue a frayés sur telle aire corticale. Toute une déferlante d’influx vient s’échouer dans leurs impasses, comme la vague sur l’écueil, sans me renvoyer sens. C’est pourquoi les mots étrangers, ne se distinguant même plus dans la phrase, s’engouffrent d’un seul flux qui ne peut plus résonner que sur sa propre texture. D’où cette amplification d’un son qui ne se nourrit que de lui-même, au lieu de s’abîmer dans un sens évident, disponible. Cette mémoire mécanique, ce code qui s’est fait chair, c’est tout mon corps, et le pavillon ne recueille que ce que l’enfant a déjà semé, nerf après nerf… Pour entendre ces mots étranges à leur juste ton, à leur juste volume, je devrais me refaire enfant. Voilà qui n’est donné qu’à peu d’élus…

Et nous devons noter que cet effet de volume s’irrite de l’intuition d’un sens qui nous échappe, et met en branle nos propres mouvements de recherche, comme lorsque nous repassons sans fin la liasse où nous croyions avoir mis ce papier. A ces mots étranges qui doivent bien faire sens pour quelqu’un, voilà cette débandade des nerfs cherchant leurs voies malgré tout, comme la cavale en tumulte épiant la voix de son maître : une parole s’enfle ainsi de son propre paraître, de plus en plus fort, à mesure que je m’obstine à lui chercher un sens introuvable, et que je sais bien être là, quelque part. Prêtons y bien attention : les notes étrangères ne m’apparaissent pas comme du bruit, ce qui couperait court à ma recherche : je ne cherche plus aucun sens à ce qui, naissant de l’informe, s’évanouit dans l’informe : la pétarade agonisant sur l’asphalte. Mais je sens que l’appel du muezzin naît d’une forme, et qu’il s’adresse à d’autres hommes pour leur faire sens, pour faire monde dans quelque corps inconnu. Au son d’une telle voix, si je ne veux pas paniquer, le secret serait de suspendre l’intuition qu’il y a une forme au sens de Platon, de faire comme si ce que je sais avoir du sens n’en avait pas, pour tarir le courant de ma langue : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ça m’insulte ? ça me salue ? » Ce travail intérieur, c’était tout l’art des Stoïciens : ils appelaient ça la « suspension »…

Les chants des oiseaux ne sont ni langues, ni bruits, mais viennent de bien au-delà : je peux tous les entendre sans avoir besoin d’en apprendre aucun, et jouir d’un sens que je n’ai pas à « comprendre ». Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas de signes ! Leur sens ne déborde ni sur le passé, ni sur l’avenir, comme nos langues, mais s’épuise dans cette fleur à vif du présent, d’où la durée pure fond tout ce qui vient et tout ce qui passe. N’importe quel chant d’oiseau nous rappelle à cette eau vive de la conscience, alors même que nous savons ne pouvoir jamais l’apprendre. Il faut méditer en ce sens les formules les plus pures de l’Évangile : Tous ces merles qui t’enchantent se soucient-ils de ce qu’ils mangeront demain, tout à l’heure, ou même dans quelques strophes ?… Tout leur chant s’emperle dans l’instant, cet éclat d’où l’éternité n’a cesse de briser.

Aujourd’hui, les progrès de la quincaille aidant, une langue étrangère à tous, la langue des masques, a défloré jusqu’aux pépiements de nos gosses : ma maman m’a dit de ne jamais parler à des cas contact ! Je m’y bride en télé-ciel… A cet âge ma mère me récitait La laitière, et la maîtresse me chantait une belle petite chanson : un petit oiseau, un petit garçon s’aimaient d’amour ten…dre… mais comment s’y pren…dre… quand on est bal…lot !

Pierre Lesergent, professeur de philosophie

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